Texte original tiré du magazine YACHT n° 01/16.
Stadler : Un tour du monde à la voile sans escale ? Jamais de la vie ! Pour cela, il faut consacrer sa vie à la voile et savoir très précisément à quoi s'attendre ; cela nécessite un parcours de vie tout à fait particulier. C'est pourquoi peu de gens auront cette idée. De plus, il faut posséder une force mentale particulière qui permette non seulement de planifier une telle aventure, mais aussi de la mener à bien.
Wilfried Erdmann est une perle rare. D’un côté, c’est le « lonesome sailor », le protagoniste solitaire, mais de l’autre, ce n’est pas un grand interprète de rôles héroïques. Il est capable de parler de lui-même et de partager sincèrement avec les autres les problèmes psychologiques et les sautes d’humeur qui surviennent lors d’une traversée aussi extrême. Il raconte en toute honnêteté qui il est et ce qu’il vit.
Tout à fait. Or, en 1984/85, on lui a peut-être refusé le prix Schlimbach pour le premier tour du monde à la voile sans escale en Allemagne, notamment en raison de ses fluctuations psychologiques qu’il reconnaissait ouvertement. À l’époque, on attendait encore autre chose d’un navigateur faisant le tour du monde. Celui-ci devait être « coriace », comme il sied à l’image d’un vieux loup de mer endurci.
Tout à fait. En dévoilant ainsi ses sentiments très personnels, Wilfried Erdmann apporte énormément aux personnes qui suivent ses voyages. Elles peuvent se mettre à sa place et comprendre ses difficultés. Elles le comprennent et se disent : « C’est certainement ce qui m’aurait arrivé aussi. »
La flamme de la motivation doit continuer à brûler sans relâche. Même lorsqu’on est à deux doigts d’abandonner. Wilfried Erdmann écrit d’ailleurs avec beaucoup de force dans ses lettres qu’il n’osait pas s’approcher de la côte, car il craignait « l’effet d’attracteur ». Ce phénomène est également connu en éthologie animale : lorsque les animaux s’approchent de leur étable, ils accélèrent le pas. De la même manière, la terre ferme attire littéralement un navigateur solitaire. Tout navigateur sait que l’une des raisons qui le poussent à prendre le large est l’espoir d’arriver à bon port. C’est là tout le charme de l’aventure, mais le navigateur de l’extrême doit y résister en permanence. Dans le cas d’Erdmann, cela a duré un an, ce qui exige une force incroyable et la volonté d’aller jusqu’au bout. Malgré tous les moments de découragement et les fluctuations d’humeur, sa flamme de motivation a toujours brûlé avec ardeur.
Avant tout, une grande intelligence, au sens de l'imagination et de la capacité d'anticipation. L'un des secrets réside dans une bonne préparation, et Wilfried Erdmann a maintes fois décrit, à bien des égards, avec quel soin il s'y est attelé. Même s'il a cette fois-ci rencontré quelques difficultés concernant la quantité de provisions. J'en suis certain : Erdmann est capable de simuler mentalement l'intégralité d'une telle traversée. Et cela demande beaucoup. Il faut également la force de se lancer et d'aller jusqu'au bout, c'est-à-dire de surmonter les sautes d'humeur. C’est ce qu’on appelle techniquement l’« auto-verbalisation positive ». Il faut sans cesse se rappeler les avantages et les objectifs, et ne pas se laisser déstabiliser par les inconvénients éventuels. C’est la seule façon de faire face à la pression.
C'est l'une des qualités essentielles qu'il faut posséder pour mener à bien cette croisière. En effet, il n'y a aucun facteur extérieur imposant une discipline. Erdmann en a certainement intériorisé certaines, notamment certaines conventions sociales. Par exemple, le fait de s’habiller de manière particulière en certaines occasions, comme pour passer un coup de fil. Même si personne ne peut le voir et qu’il n’a de comptes à rendre qu’à lui-même. Personne ne lui dit ce qu’il doit faire. Il a donc besoin d’autodiscipline. Il dit d’ailleurs ouvertement que sa journée est très rythmée. Cette capacité à se fixer des repères est extrêmement importante pour rester concentré sur son objectif.
Il se peut que cette période ait acquis une certaine importance pour les femmes au cours de l'évolution, mais ce n'est certainement pas le cas pour les hommes. Je ne pense pas non plus que 270 jours constituent une limite. Des êtres humains ont démontré qu’ils pouvaient rester seuls bien plus longtemps dans des conditions extrêmes. Même la petite année dont Erdmann a eu besoin cette fois-ci ne représente pas encore une limite d’un point de vue scientifique.
Beaucoup ont cet objectif, mais rares sont ceux qui l'atteignent. Il y a des gens qui aspirent de manière tout à fait irréaliste à sortir de la médiocrité, mais qui ne savent pas comment s'y prendre. Et il y a des gens qui savent comment y parvenir et qui, à un moment donné, s'engagent à atteindre cet objectif. Mais ce n'est pas là le thème central d'Erdmann.
Je le crois parce que je ne vois pas quelles autres motivations extrinsèques, c'est-à-dire extérieures, on pourrait ajouter à cette explication. Bien sûr, Wilfried Erdmann souhaite écrire et vendre ses livres, et continuer à entretenir son image de sportif de l'extrême et de navigateur de l'extrême. Mais cela ne suffirait pas à lui seul. Il s’agit d’un défi qu’il se lance à lui-même, et il n’a pu le mener à bien que parce qu’il croit en lui-même. Non pas parce qu’il croit aux autres ou qu’il réfléchit à la manière dont il pourrait éventuellement commercialiser ce voyage.
Je ne peux absolument pas imaginer que quelqu'un puisse effectuer ce voyage contre le vent sans avoir auparavant fait le tour du monde avec le vent dans le dos. Il n'est pas nécessaire que ce soit sans escale, mais il faut bien connaître les zones maritimes concernées. Savoir à quoi s'attendre est un élément essentiel de la préparation.
Une telle phrase est facile à prononcer une fois de retour à terre. Mais elle occulte l’ampleur de la peur. Je pense qu’Erdmann est parfaitement conscient que cette expédition aura été, compte tenu de son âge, sa dernière grande traversée. Il a aujourd’hui 61 ans et ne pourra plus jamais revivre une telle aventure. Ne serait-ce qu’en raison de l’incroyable effort physique que cela représente : humidité constante, mouvement et exiguïté. À cela s’ajoutent les contraintes psychologiques qui en découlent, car l’état physique et l’état mental sont étroitement liés. C’est pourquoi l’accostage à Cuxhaven revêtait pour lui une signification toute particulière.
Pas en termes absolus. Tout processus physique est également un processus psychique. À l’inverse : lorsque Erdmann est soumis à des contraintes mentales extrêmes, celles-ci ont toujours des répercussions physiques. Un exemple qui ne peut être clairement attribué à l’un ou l’autre aspect : il évoque sans cesse ses problèmes liés au manque de sommeil. Il ne se contente pas non plus de se résigner à la situation comme le font d’autres navigateurs au long cours, qui, estimant qu’une collision est très improbable, préfèrent dans un premier temps dormir pour se reposer. Il reste toujours éveillé quand c’est nécessaire, c’est cela, le bon esprit de marin. Mais il souffre de ce fait d’un énorme déficit de sommeil. Et cela peut plonger les gens dans des états d’esprit totalement différents, entraîner des fluctuations émotionnelles, provoquer des dépressions ou de l’euphorie. À cet égard, cet effort physique que représente le fait de ne pas dormir est une cause de problèmes psychologiques secondaires.
Il n'est certes pas toujours très sûr de lui. Dans cette situation précise, nous ne pouvons certes pas l’observer, mais les récits qu’il fait d’expériences extrêmes – comme par exemple les cinq tempêtes dans le Pacifique Sud, lorsqu’il a cassé la casserole et s’est mis à pleurer – laissent penser qu’il se trouvait dans une situation psychologique exceptionnelle. Cela ne s’est pas accompagné d’un exutoire agressif, car il ne pouvait rien montrer à personne. Cela n’a donc eu qu’un effet cathartique, purificateur. Ce genre de chose est inévitable, mais le fait de pouvoir ensuite le décrire et l’admettre, c’est ce que je trouve remarquable et formidable chez Wilfried Erdmann.
Il a déjà dit qu'il aurait dû s'entraîner davantage à la pensée positive. Mais d’après ce qu’il raconte, il a déjà trouvé les stratégies d’adaptation adaptées à ces sautes d’humeur. Il imagine quelque chose de positif, s’est fixé des objectifs intermédiaires et vit en vue de ceux-ci, comme par exemple retrouver son fils Kym en Nouvelle-Zélande. Ce genre de choses lui donne naturellement du courage. Rencontrer les voiliers de British Telecom, qui naviguaient sur sa route avec différentes escales lors de leur tour du monde à la voile, était également un objectif important, même s’il n’y est finalement pas parvenu. Mais cela a très certainement eu un effet positif sur sa motivation et son orientation. L’idée d’établir un contact a sans doute joué un rôle important, tout comme l’espoir de revoir la terre ferme. S’en approcher suffisamment pour l’apercevoir, mais sans pour autant s’en approcher de trop près. Car il sait qu’il existe un « point de non-retour » au-delà duquel il ne pourra plus freiner et où il s’échouera. Malgré son désir, Erdmann s’est donc montré très prudent avec lui-même.
C'est toujours difficile à évaluer au cas par cas. La question de la « montagne du temps » est toutefois très intéressante d'un point de vue psychologique. En effet, elle n'a d'importance que tant que l'on n'a pas encore franchi le sommet. Mais une fois que l'on a parcouru la moitié du chemin, après la mi-parcours, la dimension temporelle change complètement sur le plan psychologique. On navigue pour ainsi dire en descente, en se repérant par rapport à l’arrivée, et non plus par rapport au point de départ. Ce sont certainement davantage les circonstances extérieures concrètes qui influencent l’état d’esprit, et non le phénomène de la « montagne du temps ». Ce sont surtout les descriptions vivantes d’Erdmann concernant la chute du baromètre qui m’ont marqué.
Une étude intéressante montre que les personnes expérimentées et qui réussissent vivent et surmontent leur peur avant même qu'une situation dangereuse ne se présente. Au moment même où celle-ci survient, elles font alors preuve d'un grand sang-froid. Ce type de peur est donc utile, par exemple pour se préparer de manière optimale à une manœuvre critique. Les personnes dotées de ce tempérament sont capables, lorsque les choses se compliquent, d’agir avec sang-froid et réflexion. En revanche, la peur qui ne se manifeste qu’une fois la menace présente est paralysante.
J'ai longuement réfléchi à ce que cela pouvait signifier. Probablement qu'à ce moment-là, le fait de s'être abandonné lui-même lui procurait un immense soulagement. S'il avait pu entrer quelque part à ce moment-là, cela lui aurait été indifférent. Toute la pression, cette flamme qu'il fallait entretenir pour rester motivé, avait disparu dans cette situation, et c'est pourquoi il se sentait heureux. Je ne connais aucun autre exemple comparable. Ce genre de chose est rarement décrit.
C'est tout à fait normal. Il a d'ailleurs parfois même enregistré ses monologues. On connaît ce phénomène chez les personnes âgées isolées. Cela joue un rôle important de soulagement psychologique. Dans ce contexte, la situation de communication d'Erdmann est intéressante. Par rapport à son premier tour du monde à la voile sans escale, où il n’avait pris contact avec l’extérieur que cinq ou six fois, la situation est cette fois-ci un peu plus compliquée, avec le téléphone à bord. Ces conversations l’ont toujours bouleversé pendant un certain temps. Elles ne le quittaient pas, mettaient ses pensées en mouvement, le transportaient dans un autre monde – celui de chez lui. Une fois qu’on s’est résigné à la solitude, on ne devrait pas avoir à revivre cette situation sans cesse. De ce point de vue, ces appels téléphoniques réguliers constituaient certainement un fardeau.
Il exprime, à travers la description des problèmes techniques, sa réticence à entrer en contact avec le monde extérieur : la difficulté de devoir remonter le générateur le long de cette pente raide, etc. À cela s'ajoute le fait qu'il a, dès le début, éprouvé une réticence intérieure à l'égard de cet appareil.
Oui, bien sûr. Mais quand il s'agit de prendre des photos ou de filmer, il faut ajouter qu'Erdmann a souvent autre chose à faire en pleine tempête. Une fois que la situation se sera calmée, il se demandera : « Pourquoi prendre des photos maintenant ? » Malheureusement, les clichés qui en valent vraiment la peine sont alors déjà passés. C'est un problème que connaissent bien de nombreux navigateurs au long cours.
Wilfried Erdmann entretient sans aucun doute une relation très particulière avec « Kathena ». Cela transparaît déjà dans la façon dont il parle d’elle. Il utilise le « nous ». Il personnifie le navire. Et il s'exprime au pluriel, ce qui montre très clairement qu'elle est sa partenaire. Il lui parle, « Kathena » est son amie, sur laquelle il peut compter. Pour Erdmann, « Kathena » possède des qualités humaines.
Non. Il l'avait déjà laissée sur des cales derrière chez lui pendant plus de 15 ans.
Les yachts qui ont accueilli et escorté Erdmann bien avant Cuxhaven, toute cette foule à terre… C’est beaucoup trop de remue-ménage. Il va lui être encore une fois très difficile de s’habituer à la communication et aux autres, sans pouvoir les rejeter parce qu’il les trouve gênants. Et puis ça continue : la radio, la télévision, la presse. Cela aussi sera difficile, car il ne pense sans doute, dans un premier temps, qu’à sa famille et à ses amis. C’est la seule chose qui lui fait plaisir.
Une chose est sûre : les prochaines semaines s'annoncent pour Wilfried Erdmann aussi difficiles qu'une tempête de plusieurs jours dans l'océan Austral.
Le professeur Michael A. Stadler a obtenu son doctorat à l'âge de 26 ans et était déjà professeur de psychologie à 30 ans. À partir de ses 40 ans, il a enseigné à l'université de Brême. Stadler s'est mis à la voile à l'âge de 28 ans, d'abord lors de sorties en dériveur dans l'archipel finlandais. Depuis son installation à Brême, il s'est consacré à la voile hauturière. Propriétaire du ketch en acier de 14 mètres « Strange Attractor », il a effectué diverses croisières en mer du Nord jusqu’aux îles Féroé, ainsi que deux traversées de l’Atlantique. Ce passionné de grands voiliers traditionnels est l'auteur de plusieurs ouvrages, dont « Psychologie an Bord », tome n° 74 de la collection YACHT-Bücherei, disponibles en librairie d'occasion. Stadler est décédé en 2020.
La plus grande force d'Erdmann réside-t-elle dans sa dureté – ou justement dans son ouverture à la peur, à la faiblesse et au doute ? Donnez votre avis dans les commentaires.

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