Lars Bolle
· 25.02.2026
Les bateaux fantômes fascinent les gens depuis des siècles. Ils représentent l'incertitude en mer, des histoires qui échappent à toute explication claire. Certains sont basés sur des événements réels, d'autres sont de pures légendes, transmises par des générations de marins. L'historien du mystère Joslan F. Keller, dans son livre "Mythes maritimes" a rassemblé un grand nombre de ces cas mystérieux.
Le 13 septembre 1855, un navire dérivait dans le détroit de Davis entre l'île de Baffin et le Groenland, menaçant de s'échouer sur la banquise. C'est alors que le baleinier américain "George Henry" a été dépassé de manière totalement inattendue par un navire de guerre qui a surgi de nulle part. Les marins hurlaient à gorge déployée, mais personne ne répondait à leurs appels de l'autre côté. Le capitaine James Buddington a alors ordonné à quatre de ses matelots de traverser la banquise pour s'approcher du mystérieux navire. Ils revinrent sans avoir vu personne à bord, mais avaient en revanche déchiffré le nom inscrit sur la coque : C'était le "HMS Resolute".
L'abréviation HMS figure devant les noms des navires de la Royal Navy, la flotte de guerre britannique. Elle signifie "His" ou "Her Majesty's Ship" (navire de Sa Majesté ou de Sa Majesté), selon que le monarque est un roi ou une reine. Pour Buddington et son équipage américain, ces trois lettres indiquaient déjà la nationalité du navire, mais rien n'expliquait l'absence de l'équipage.
En effet, le "HMS Resolute" est loin d'être un navire inconnu. Il s'agit de l'un des quatre navires commandés par Edward Belcher, qui partit en 1852 à la recherche de l'expédition de John Franklin-Fitzjames, elle-même à la recherche du passage du Nord-Ouest vers l'Asie. Lancé en 1850, le "HMS Resolute" était un trois-mâts de 35 mètres de long qui fut acheté par l'amirauté britannique après son achèvement par un armateur privé. Il fut renforcé, doté de membrures en bois très dures et équipé d'un chauffage intérieur afin de pouvoir affronter les glaces de l'Arctique sous le pavillon de la Royal Navy.
Malheureusement, malgré tous les efforts de l'équipage (dont faisait partie le Français Émile de Bray), qui s'était lancé dans des recherches en traîneau dans des conditions difficiles durant l'hiver 1852/1853, le trois-mâts ne trouva aucune trace de l'expédition Franklin-Fitzjames, qui semblait s'être volatilisée. Leur seul exploit reste le sauvetage d'un autre navire, également à la recherche des explorateurs disparus : le "HMS Investigator", dont on avait également perdu toute trace pendant trois ans. Le "HMS Resolute" a sauvé l'équipage du capitaine Robert McClure, qui était sur le point de mourir de faim ou de scorbut, mais a dû abandonner le navire. Celui-ci venait de découvrir la dernière section du passage du Nord-Ouest que Franklin s'était fixé comme objectif de conquérir.
Après ce sauvetage, l'hiver suivant, exceptionnellement rigoureux, a immobilisé le "HMS Resolute" dans une grande banquise. Le capitaine Kellett était (à juste titre) persuadé que le navire, qui dérivait vers l'est, serait libéré l'été suivant, mais après de longues tergiversations, le commandant Edward Belcher, responsable de la flotte arctique, ordonna contre toute attente d'abandonner le "HMS Resolute" à cet endroit du Viscount Melville Sound.
Seize mois plus tard, James Buddington, capitaine du baleinier "George Henry", fut totalement surpris de voir le trois-mâts en parfait état dériver dans le détroit de Davis, à plus de 1 000 miles nautiques (1 852 kilomètres) de l'endroit où il avait été abandonné. Une fois la première surprise passée et après avoir constaté que le "HMS Resolute" avait résisté à la glace et semblait encore en état de naviguer, James Buddington a décidé de le récupérer. Le capitaine du "George Henry" prit le commandement du "HMS Resolute", tandis que son second assumait la responsabilité du baleinier. Sans instruments de navigation ni cartes et avec seulement 13 marins comme équipage, le voyage vers les États-Unis n'était pas une sinécure. Mais le "George Henry", accompagné de son imposant trois-mâts flottant, arriva à New London dans le Connecticut la veille de Noël 1855.
L'histoire a fait la une des journaux et la découverte du navire fantôme libéré des glaces a impressionné les lecteurs avides de sensations. Une campagne de presse a été lancée et les autorités américaines ont versé au capitaine Buddington et à son équipage une indemnité considérable d'environ 40 000 dollars. Le "HMS Resolute" restauré fut ensuite offert à la reine Victoria d'Angleterre le 7 décembre 1856 en guise de cadeau diplomatique.
Pendant plus de 20 ans, la Royal Navy a utilisé le "HMS Resolute", jusqu'à ce qu'il soit démantelé en 1879. Son destin a alors pris une tournure inattendue. En effet, la reine britannique donna l'ordre de construire trois bureaux avec le bois du navire. Le plus grand fut offert aux États-Unis et se trouve toujours dans le bureau ovale de la Maison Blanche. Depuis Rutherford B. Hayes en 1880, presque tous les présidents américains ont utilisé le bureau Resolute, à l'exception de Lyndon B. Johnson, Richard Nixon et Gerald Ford.
Le "HMS Investigator", le navire sauvé par les hommes du "HMS Resolute", a été abandonné sans équipage dans la baie de Mercy en 1853. Ce n'est qu'en 2010 que Parcs Canada, l'agence gouvernementale qui gère entre autres les parcs nationaux canadiens, a chargé une équipe d'archéologues sous-marins de rechercher les vestiges de l'épave. Bien que plus de 160 ans se soient écoulés depuis l'expédition Franklin Fitzjames, une telle expédition dans l'Arctique représente toujours un défi dangereux, comme le raconte Andrew Cohen dans son livre "Perdu sous la banquise : L'histoire du "HMS Investigator" (2013)". Dans le cadre de cette aventure sous-marine, Parcs Canada a réussi à retrouver le navire disparu, dont l'épave était en excellent état au fond de la baie de Mercy, au large de l'île de Banks, dans les Territoires du Nord-Ouest du Canada.
Le "HMS Resolute", que Jules Verne mentionne d'ailleurs dans son célèbre roman "Cinq semaines en ballon" (1863), est l'exemple parfait de l'histoire authentique d'un navire abandonné, devenu par la suite la légende d'un vaisseau fantôme.

Rédacteur en chef Digital