Texte de Anette Bengelsdorf
Pour mettre le bateau à l'eau, il faut faire preuve de doigté et pouvoir compter sur de nombreuses mains pour aider. Avec une longueur de près de 19 mètres, ce yacht dépasse même les limites de la plus grande marina du lac de Constance. À l’embarcadère, la proue et la poupe dépassent d’un mètre des pilotis. Mais la manœuvre s’effectue sans encombre. Silencieusement, le moteur électrique pousse cette beauté élancée sur le lac, où une brise fraîche vient ride l’eau.
Il faut désormais faire preuve de force pour hisser la grand-voile. Avec une longueur de guindant de 17,5 mètres, cela n’est possible qu’en équipe. En effet, le voilier ne dispose que du strict minimum en matière d’équipement technique. Il se veut un véritable maître d’apprentissage. Une enseignante de l'art de la navigation. Seul le génois a eu droit à un enrouleur, dont le tambour est dissimulé sous le pont. À peine la voile est-elle déployée que le voilier montre de quoi il est capable et fend l'eau à six nœuds.
Ce bateau de course date d'une époque où les voiliers étaient construits en bois et où les concepteurs tenaient compte non seulement des règles de construction et du potentiel de vitesse, mais aussi de l'aspect esthétique.
Ce magnifique voilier a été construit en 1932 chez Abeking et Rasmussen en tant que croiseur des îles de 75 m². Un certain Dr Walter Schmidt, de Berlin, membre de l'association « Seglerhaus am Wannsee », l'a baptisé « Schwanenweiß ». C'est là, sur le lac de Wannsee, que le « Schwanenweiß », accompagné de deux autres croiseurs des archipels de 75 m², affronta ses plus grands rivaux, les croiseurs nationaux de 75. On raconte qu’ils les ont littéralement écrasés. En 1929, l’« Albatros III », portant le numéro de voile G1, et en 1931 l’« Albatros IV », G2, virent également le jour chez A&R à Lemwerder, sur la Weser. Tous deux avaient été commandés par le Dr Julius Springer, de la maison d’édition Springer à Berlin, et tenaient parfaitement compagnie au « Schwanenweiß » lors des régates.
Avec son futur propriétaire, Felix Meyer-Absberg, le « Schwanenweiß » changea de port d’attache et trouva un nouveau foyer au Lindauer Segler-Club, au bord du lac de Constance. Dès lors, ce croiseur des archipels porta, comme tous ses yachts, le nom d’« Argo ». C’était un miracle. Malgré tous les bouleversements de la guerre et de l’après-guerre, les deux anciens compagnons de route, l’« Albatros III », désormais baptisé « Benny », et l’« Albatros IV », rebaptisé « Aloha », trouvèrent eux aussi refuge dans le port du LSC, au bord du lac de Constance. Jusqu’en 1970, les trois sœurs étaient amarrées côte à côte au ponton. Il a fallu aménager des places d’amarrage particulièrement longues pour les bateaux de course.
Lorsque Meyer-Absberg tomba malade en 1961, Helmut Vetter, un jeune pharmacien de Ravensburg, lui racheta l’« Argo ». Passionné de régates, il a d'emblée fait sensation sur la scène nautique. Mais dans la catégorie des croiseurs d'archipel de 75 m², il n'y eut bientôt plus d'adversaires, à l'exception de « Benny ». Doté d’un nouveau mât en bois et d’un gréement haut de gamme, il fit donc mesurer le croiseur de l’archipel à 14,5 KR. De 1964 à 1969, l’« Argo » remporta le Ruban bleu, à une seule exception près lors de la course « Rund um den Bodensee ».
Mais cela ne suffisait pas à Helmut Vetter. En 1972, il a procédé à une cure de jouvence de l’« Argo », selon ses propres idées et sous sa direction. À l’exception de la coque, tout a été démoli. Une nouvelle superstructure s’intégrait désormais en parfaite harmonie à la silhouette élancée du bateau. Il a ensuite fallu adapter l’aménagement du pont aux expériences pratiques acquises au cours des années précédentes. Le cockpit a été divisé en deux et la barre à roue a remplacé la barre franche, afin d’offrir au barreur un poste de travail sans entrave. L’ancien gréement en bois a cédé la place à un mât en aluminium ultramoderne et rajeuni qui, avec une longueur de 22,5 mètres au-dessus du pont, offrait une plus grande surface de voile. Beilken a confectionné 250 kilogrammes de voiles en Dacron pour ce fier gréement. Les 700 mètres de cordages courants pouvaient désormais être manœuvrés plus facilement grâce à des winchs de gros calibre. Un « baby-stag » avec tendeur permettait désormais de naviguer sur ce voilier de course gréé en haut de mât même avec un équipage réduit et des voiles d’avant plus petites.
Sous le pont également, Helmut Vetter a poussé son sens de la création à l'extrême. Une cuisine à bâbord, dotée d’un espace de rangement pour la vaisselle et de provisions en abondance permettant de nourrir un équipage nombreux lors de longues croisières, ainsi qu’une salle d’eau située en face, équipée d’une douche, d’un lavabo et de toilettes à déshydratation, ont immédiatement rendu ce bateau idéal pour la croisière. L’esthétique raffinée n’était pas en reste. Un papier peint en soie vert au plafond de la cabine faisait resplendir l’acajou de l’aménagement intérieur. Selon d’anciennes sources, cette transformation aurait coûté 200 000 marks allemands. L’« Argo » fut ensuite classé selon les normes IOR. L’ancien croiseur de l’archipel de 75 m² était désormais devenu un voilier de classe ouverte équipé d’eau courante froide et chaude.
Le fils du propriétaire, Udo Vetter, se souvient de ce jour noir qui a suivi la mise à l'eau de ce yacht ayant fait l'objet d'une rénovation minutieuse. Lorsque la famille est arrivée au port, seul le mât de l'« Argo » dépassait encore de l'eau. Malgré les pompes mises en marche, il s’était rempli d’eau pendant la nuit et avait coulé. Les raisons de cet incident, explique M. Vetter, restent encore aujourd’hui un mystère.
Fraîchement rééquipé, l’« Argo » remporta à nouveau le Ruban bleu en 1974 et en 1976. Mais il devenait capricieux lorsque la pression augmentait. Si l’« Argo » prenait trop de vent au point de traîner les winchs dans l’eau, il perdait toute vitesse. Cela ne pouvait pas continuer ainsi. Helmut Vetter a alors équipé son « Argo » de trapèzes atypiques pour un voilier classique. Avec six hommes sur le bordé, il fallait attacher un ris de moins. Mais la concurrence sur le champ de régate devenait de plus en plus nombreuse, moderne et rapide.
La réponse de Vetter à ce défi fut un nouveau spinnaker de 400 mètres carrés. Mais sa surface gigantesque rendait le yacht si instable lorsque le vent forçait qu’il devenait impossible à manœuvrer. Comme c’est souvent le cas sur les voiliers de croisière dans l’archipel, la pale du gouvernail était fixée à la quille. Il fallait désormais modifier la coque. Vetter a déplacé la quille vers l’arrière, en a augmenté la longueur, modifié la forme et la surface, et a équipé le yacht d’un safran indépendant. À ce stade, l’« Argo » n’avait plus rien à voir avec un croiseur d’archipel de 75 m².
Avec un vent de 2 à 3 Beaufort, « Argo », équipé d’un spinnaker géant et avec six hommes au trapèze, atteignait désormais onze nœuds et demi, soit plus que sa vitesse de coque. Vetter raconte que la vague arrière s’élevait alors à trois quarts de mètre au-dessus de la poupe du yacht.
C'est en 1984 que ce classique modifié remporta pour la dernière fois le « Blaue Band ». Dès lors, ce sont les Liberas, plus légères, qui dominèrent la scène. Un coup dur pour l’ancienne star. Cette beauté en bois était si célèbre que l’écrivain Martin Walser, originaire de la région, ne manqua pas de participer avec elle à cette légendaire course au long cours.
À l'époque, lorsque l'« Argo » entrait dans un port, il attirait une foule immense. En raison de sa beauté spectaculaire, mais surtout de la complexité de ses manœuvres. L’arbre moteur n’était pas situé au centre de la coque, ce qui rendait la marche arrière pratiquement impossible. Lorsque le « Zahnstocher » se trouvait perpendiculaire au vent, il développait une vie propre intéressante, comme le dit Udo Vetter.
Une fois de plus, tout fut démoli, à l'exception de la coque. Helmut Vetter avait alors 79 ans lorsqu'il décida, en 1998, de ne plus participer à aucune régate. Doté d’un confort de vie accru et de treuils électriques, l’« Argo » devait désormais gagner sa vie en tant que simple voilier de croisière. Mais cela ne devait pas se produire. Au printemps suivant, il ferma les yeux pour toujours.
Les héritiers se retrouvaient désormais les mains vides. Quel avenir pour « Argo » ? Ni Udo Vetter ni sa sœur Bianca n’avaient prévu de le restaurer, mais ils ont tout de même remis la coque en état afin que l’œuvre puisse être achevée à une date indéterminée. Jusqu’en 2022, « Argo » et ses pièces démontées ont attendu ce moment dans une grange.
C'est alors que l'héritière Bianca Vetter a décidé de remettre à l'eau le voilier sur lequel elle avait grandi. Elle a financé sa restauration et a créé une association afin de permettre aux jeunes de naviguer sur un voilier historique.
Aujourd’hui, « Argo » navigue pour la deuxième fois de sa nouvelle vie sur le lac. Le vent s'est désormais calmé, aucune vague n'est venue lécher le nouveau pont en teck impeccable. La navigation extrême au trapèze avec le grand spi est désormais abandonnée. À l'avenir, un gennaker rendra les manœuvres plus faciles et moins dangereuses pour les jeunes marins.
Lorsque Juliane Hempel, conceptrice et experte en bateaux classiques originaire de Radolfzell, a été associée au projet, elle a accordé la priorité à la sécurité et à la stabilité. La conceptrice de yachts a numérisé la coque en 3D et l’a reconstruite numériquement. Elle a calculé le poids et le centre de gravité, puis déterminé le moment de redressement. Le mât a été raccourci de deux mètres, ce qui a permis de réduire considérablement le lest. La spécialiste du gréement a ensuite dessiné un plan de voilure bien équilibré.
Avec une équipe jeune, « Argo » sera de nouveau présente cette année au Rundum. Elle y avait fait sa première apparition avant même sa restauration. Embarquée à bord de l’« Ernst », le bateau de transport de gravier de Meichle et Mohr, elle a accompagné en juin 2023, recouverte d’une housse imperméable en film plastique blanc, le peloton de départ devant Lindau, en présence d’invités d’honneur, avec du champagne et des amuse-bouches. Ce fut le coup d’envoi de sa nouvelle vie.
« Compte tenu du fait qu’« Argo » est resté 30 ans dans une grange, sa coque était dans un état étonnamment bon », a constaté Karsten Timmerherm après qu’il eut été remorqué jusqu’au chantier naval Michelsen. Seules quelques fissures ont dû être réparées. De plus, la partie avant du bateau était instable. L’ancien profilé en T, dont la fonction était de contrer la traction de l’étai d’une force d’environ deux tonnes, était trop souple. Il a été remplacé par un profilé en caisson en acier inoxydable de trois mètres de long, soudé sur mesure. Des longerons sur le pont assurent une rigidité supplémentaire. La coque a ensuite été peinte en blanc. L’« Argo » avait retrouvé son aspect classique.
Le barreur est de nouveau assis à la barre dans le cockpit divisé en deux parties, tandis que la grande écoute est manœuvrée depuis la cabine arrière. Avec sa superstructure harmonieuse et plate, l’« Argo » ressemble à nouveau, du moins au-dessus de l’eau, à un croiseur d’archipel de 75 m². On a toutefois délibérément renoncé à remettre en état la coque, qui avait subi des modifications importantes et atypiques. L’effort et les coûts que cela aurait impliqués auraient été disproportionnés.
L'aménagement intérieur se veut sobre et fonctionnel. Pas de coin cuisine, pas de placards, rien de ce qui rend un yacht de croisière confortable. Un réfrigérateur à bâbord et des toilettes en face, voilà tout ce que le yacht a à offrir en matière de confort. À l’avenir, il proposera environ huit couchages, qui seront aménagés soit sous forme de couchettes tubulaires, soit sous forme de hamacs. Le moteur électrique, qui a remplacé l’ancien moteur diesel lourd, permet également de gagner de la place.
La manœuvre d'accostage mobilise à nouveau tout l'équipage. Bianca Vetter est heureuse : « L'« Argo », ses victoires, ses transformations, ses équipages et ses admirateurs, tous m'ont accompagnée de très près tout au long de cette longue vie de près de 70 ans », a-t-elle déclaré. Tous les week-ends où il n’y avait pas de régate, elle dormait dans la couchette du chien. Pendant la journée, elle trouvait un merveilleux coin de lecture à la proue. Aujourd’hui encore, la propriétaire de l’« Argo » se nourrit de ses souvenirs d’enfance. Elle n’était tirée de sa rêverie que lorsque l’on avait besoin d’un coup de main pour les manœuvres au port.
À la demande de Bianca Vetter, ce yacht doit être mis à disposition, dans le cadre d'un projet pédagogique axé sur l'expérience, de préférence à des jeunes ayant déjà une expérience de la voile et issus des clubs nautiques autour du lac. En tant que voilier historique, il met l'accent sur le travail d'équipe et permet d'acquérir des compétences nautiques. Il s'agit ici de collaboration active, de planification et de préparation communes, de prise de responsabilités et, enfin, d'esprit d'équipe.
Dès à présent, tous les clubs et fédérations de voile des rives du lac de Constance peuvent réserver des sorties à la journée à bord de l’« Argo » pour des jeunes âgés de 14 à 25 ans, accompagnés d’un animateur. Des connaissances en voile sont requises. Le club peut effectuer sa réservation soit via le formulaire de contact disponible sur le site web ou par e-mail à l'adresse info@argoev.org être contacté.
L’« Argo » a eu une vie mouvementée. Construit par A&R en tant que croiseur d’archipel 19 de 75 m², il n’a jamais touché l’eau de mer, mais a quitté les eaux berlinoises pour rejoindre le lac de Constance, où il a bouleversé le monde de la régate. Il a subi de nombreuses modifications importantes : le cockpit a été divisé, la barre à roue a remplacé la barre franche et le bateau a été équipé d’un gréement en aluminium et d’une nouvelle superstructure. Entre-temps, il a été mesuré selon les normes IOR, équipé d’un immense spinnaker et de trapèzes – qui n’étaient pourtant pas autorisés par l’IOR – et a remporté des victoires en classe ouverte. Lors d’une nouvelle transformation, la quille a été modifiée et décalée vers l’arrière, et le gouvernail a été suspendu de manière indépendante. En 1989, les héritiers du propriétaire ont mis le bateau en sommeil dans une grange, un sommeil qui devait durer jusqu’en 2022. Le navire a ensuite été restauré au chantier naval Michelsen. La coque s’est révélée solide, mais le pont en teck a été renouvelé, tout comme la superstructure. Sous le pont, l’aménagement est resté spartiate, avec pour seules commodités des toilettes et un réfrigérateur, assurant ainsi un minimum de confort en mer.
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