Historique« Germania » et « Meteor » – des goélettes de course au service de l’empereur et de Krupp

Svante Domizlaff

 · 18.06.2026

Le « Meteor IV » de l'Empereur (à gauche) et le « Germania » de Krupp en course sur le Solent durant l'été 1912.
Photo : Beken of Cowes
L'« Kaiser » contre le « baron de l'acier », le « Meteor » contre le « Germania » : avant la Première Guerre mondiale, d'imposantes goélettes furent construites sans compter les coûts. Elles étaient un symbole de prestige personnel pour leurs propriétaires et témoignaient en même temps de la montée en puissance de la marine allemande.

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Peut-être ce moment était-il vraiment aussi banal que l’a plus tard représenté le peintre de marine Willy Stöwer dans son tableau « L’empereur lors d’une soirée bière à Borby ». On y voit Guillaume II, empereur d’Allemagne et roi de Prusse, assis au milieu de ses matelots de yacht dans le quartier de Borby, à Eckernförde. En cette soirée d’été de 1908, entre cigares et bière, Sa Majesté ourdissait comme toujours de grands projets. Et de grandes choses virent le jour.


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En faisant construire son quatrième voilier de course « Meteor », le monarque, passionné de navigation, se plaça d'égal à égal avec le « Germania » de son rival Gustav Krupp von Bohlen und Halbach, et a ainsi donné le coup d’envoi d’une compétition entre deux goélettes de course, dont l’envergure n’a jamais été égalée ni avant ni après dans l’histoire de la voile.

« Meteor » et « Germania » : des goélettes de course hors du commun

Avec une longueur hors tout de 47,14 mètres et une surface de voilure pouvant atteindre 4 500 mètres carrés répartie entre les deux mâts de 50 et 30 mètres de haut respectivement, ces voiliers étaient conçus pour la régate dans les eaux côtières. Chacun d’entre eux embarquait 19 voiles en coton égyptien qui, comme on peut le voir sur des photos d’époque, étaient si lisses qu’on aurait dit qu’elles étaient tissées avec des fibres synthétiques modernes. On avait renoncé à tout moteur. C’est pourquoi, lorsque les conditions de vent étaient défavorables, le « Meteor » et le « Germania » devaient être remorqués jusqu’au parcours de régate ou aux bouées de mouillage. En Allemagne, le « Meteor » était mis à la disposition du tender SMS « Sleipner », un ancien destroyer de torpilleurs de la Marine impériale allemande de 63 mètres de long, avec un équipage de 50 hommes.

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Au cours de la dernière décennie précédant le déclenchement de la Première Guerre mondiale, les grandes nations de la voile que sont les États-Unis, la Grande-Bretagne et, désormais, l’Allemagne, ont connu une période d’apogée économique. L’ère industrielle avait donné naissance à une élite bourgeoise qui se mesurait d’égal à égal à la haute noblesse au pouvoir. Gustav Krupp von Bohlen und Halbach, le magnat de l’acier de la Ruhr, et son commandant en chef, l’empereur, incarnaient l’espoir d’un avenir glorieux pour l’Empire encore en plein essor. Ils avaient besoin l’un de l’autre : l’empereur allemand avait besoin des canons de Krupp, et Krupp avait besoin d’un client pour financer son empire industriel. C’est dans la voile que les deux hommes trouvèrent, pour l’instant, un terrain d’action pacifique. Rivaux sur le parcours de régate, ils faisaient front commun face à la concurrence écrasante de l’Angleterre et des États-Unis.

​L'empereur marin

Guillaume II (1859-1941) fit sa première sortie en voilier à l'âge de 14 ans en mer du Nord, pendant les vacances d'été à Wyk, sur l'île de Föhr. Et cette journée passée en mer éveilla chez le prince héritier une passion pour la voile qui ne le quitta plus jamais. Bien que son bras gauche fût paralysé de naissance, ce qui limitait considérablement ses activités en mer, on raconte qu’il ne se sentait jamais plus heureux dans sa vie qu’à bord de ses yachts. Le monarque est devenu le plus grand promoteur des sports nautiques allemands. Sa « Marine-Meise » ne se limitait toutefois pas à la voile, mais concernait également la construction d’une immense flotte de guerre – avec les terribles conséquences que nous connaissons aujourd’hui.

Au total, Guillaume II a navigué sur cinq yachts portant le nom de « Meteor », avec plus ou moins de succès. Le troisième « Meteor », construit à New York et baptisé là-bas par Alice Roosevelt, la fille du président américain, en présence de ce dernier, s’est malheureusement révélé, malgré toute sa splendeur nautique, un véritable canard boiteux. Cela attrista l’ambitieux monarque lors de cette soirée entre gentlemen à Eckernförde, et tout particulièrement parce qu’une concurrente allemande s’était soudainement placée au vent : le « Germania » de M. Krupp, d’Essen. Il avait été construit en 1908 dans son propre chantier naval, le Fried. Krupp Germaniawerft, à Kiel. Or, Krupp n’était pas un grand navigateur, mais plutôt le genre de propriétaire qui préférait laisser les autres naviguer plutôt que de prendre la barre lui-même.

​La naissance de la « Germania »

L'apparition de la « Germania » est considérée comme un événement marquant dans l'histoire de la voile. Avec ce yacht, l’Allemagne s’est lancée dans cette compétition prestigieuse, disputée par les grandes nations maritimes, en tête desquelles l’Angleterre et les États-Unis, sur les parcours de régate, mais surtout dans les bureaux d’études et les chantiers navals. Personne ne doutait alors de la supériorité des Anglais et des Américains. Eux seuls, semblait-il, disposaient de l’enthousiasme, des moyens financiers et de l’expertise technique nécessaires à la construction des plus grands voiliers, tels que ceux qui s’affrontaient dans la classe A.

Dans la classification actuelle, cela correspondrait aux voiliers de la classe Supermaxi, tels qu’on les retrouve chaque année lors de la Maxi Yacht Rolex Cup, le championnat du monde qui se déroule à Porto Cervo, en Sardaigne, parmi lesquels figurent les voiliers historiques de la classe J : des monocoques de 41 mètres de long qui incarnaient, dans les années 1930, le summum de la voile de régate.

Dès la saison 1908, l’élite mondiale de la classe A releva le défi lancé par le « Germania », premier voilier de la catégorie reine à avoir été conçu par un architecte naval allemand, construit dans un chantier naval allemand et mis en course avec un équipage allemand. Il prit le départ en Angleterre en tant que bateau « allemand de la quille au bout du pavillon ». Il n’était toutefois pas entièrement allemand. Le bois nécessaire à la construction des mâts, à savoir des troncs impeccables pour des voiliers de cette taille, ne pouvait provenir que du pin de l’Oregon, qui avait été importé des États-Unis. Krupp choisit Charles Loveless comme skipper, et celui-ci venait d’Angleterre.

Ce qui était surprenant, c’est qu’une entreprise allemande ait pu découper une toile de coton d’une superficie aussi immense et que, une fois ajustée, la voilure se dressât dans le vent pratiquement sans plis, un savoir-faire sur lequel Ratsey & Lapthorn détenait pour ainsi dire le monopole en Angleterre. Les voiles du « Germania », en revanche, ont été confectionnées dans l’atelier du maître Wilhelm Mählitz à Pichelsdorf, au bord du lac de Tegel, près de Berlin.

Oertz remporte un contrat et effectue la livraison

Revenons à la soirée bière à Borby, qui prit une tournure favorable pour l’empereur. Parmi les invités se trouvait en effet le concepteur de yachts Max Oertz (1871–1929). C'est lui qui avait dessiné les plans de cette merveille qu'était le « Germania » et il promit à l'empereur de lui dessiner un navire jumeau pratiquement identique.

Oertz remporta le marché et tint parole. Le nouveau « Meteor IV » et le « Germania », de construction très similaire, virent le jour après moins d’un an de travaux et dominèrent la classe A jusqu’en 1914. Ils sont entrés dans l’histoire non seulement grâce à leur allure impressionnante, mais aussi grâce à leurs excellentes performances de navigation. Tout était « made in Germany ».

La passion de Guillaume II pour la mer était bien connue. Grâce à sa grand-mère, la reine Victoria, du sang anglais coulait dans ses veines. Il s’y connaissait en voiliers. Mais à qui le projet « Germania » doit-il son existence ? Derrière tout cela se cachait une femme. En 1902, Bertha Krupp était devenue l’unique héritière des usines Krupp, ce qui faisait d’elle la femme la plus riche d’Allemagne. C’est à bord du yacht « Kommodore » de son père, Friedrich Alfred Krupp, passionné par la recherche océanographique, qu’elle s’était familiarisée avec la mer et la voile. En 1906, elle épousa le diplomate Gustav von Bohlen und Halbach, qui, grâce à une autorisation spéciale de l’empereur, fut désormais autorisé à porter le nom de famille Krupp von Bohlen und Halbach.

Bertha Krupp : la femme derrière la « Germania »

C'est son épouse Bertha qui a suggéré la construction du « Germania » au chantier naval familial Fried. Krupp Germaniawerft, à Kiel. D'un point de vue formel, elle était et est restée la propriétaire de cette goélette de course. Le prénom de Bertha Krupp a fait l'objet de railleries à deux reprises. « Dicke Bertha » était le nom donné à l’énorme voile d’avant du « Germania », semblable à un spinnaker. Moins drôle : un mortier de 42 cm construit par Krupp, baptisé « Dicke Bertha », fut utilisé pendant la Première Guerre mondiale pour détruire les bunkers.

Le chantier naval Krupp était conçu pour la construction de grands navires de guerre de la Marine impériale et disposait donc d’un savoir-faire technique de pointe dans l’utilisation de matériaux modernes. Pour la coque à rivets lisses de la « Germania », on utilisa un acier spécial ; pour toutes les autres pièces de construction, on recourut à ce qu’on appelait le « fer forgé de rivière », qui se distinguait par une résistance particulièrement élevée. L’étrave et la poupe étaient en acier Krupp. La quille de ballast en plomb fut forgée en six pièces, pesant au total 87 tonnes. Le pont fut recouvert de planches de pin blanc mesurant entre huit et dix mètres de long.

La décoration intérieure, destinée au couple de propriétaires et à leurs invités, correspondait au goût luxueux de l'époque, mais dans un style très épuré. Bien qu'il s'agisse d'un yacht de course, un piano ne pouvait manquer à l'appel. Conformément au plan, l'équipage se composait du capitaine anglais Loveless, du second capitaine Peter Hansen, de trois timoniers, de six cuisiniers et stewards, ainsi que de 22 matelots.

​La vie à la cour en mer

Lors des régates, l'effectif des marins a été doublé. Lors de la « Kieler Woche », ce sont des pêcheurs d'Eckernförde qui sont venus prêter main-forte, tandis qu'à Cowes, ce sont des pêcheurs écossais qui ont été mobilisés. Pour hisser la grand-voile de 471 mètres carrés sur la bôme de 27 mètres de long, il fallait « tout le monde sur le pont », y compris les cuisiniers et les stewards.

La famille Krupp ne vivait pas à bord, mais elle y tenait parfois sa cour. On ne voyait jamais Krupp à la barre, car il n’était pas marin. Il en allait autrement de l’empereur. Pour sa cour et ses longs voyages estivaux, il possédait le yacht d’État « Hohenzollern », avec ses 325 membres d’équipage. Lors des régates, il aimait bien prendre les « commandes », mais il ne barrait généralement pas lui-même en raison de son bras gauche paralysé. Sur les photos, on le voit le plus souvent assis sur un banc près de la lucarne arrière.

C'est lors de la « Kieler Woche » de 1908 que le « Germania » prit le départ pour la première fois au large de Kiel. Dans la classe A, réservée aux voiliers de plus de 27 mètres de long, il n’y avait en Allemagne que deux concurrents : la goélette de course « Hamburg », anciennement « Rainbow », exploitée par un consortium de commerçants hambourgeois pour la formation des jeunes marins, et le « Meteor III » de l’empereur.

« Germania » bat l'élite anglo-saxonne

Comme son nouveau « Meteor IV » n’était pas encore prêt pour la Kieler Woche, il a navigué en tant qu’invité à bord du « Germania », qui s’est rapidement imposé comme le leader, non seulement dans les eaux allemandes, mais aussi lors de la Cowes Week. L'empereur avait doté d'un « Prix de l'Empereur » destiné aux grandes goélettes de course.

Gustav Krupp, qui passait ses vacances à Mittenwald, en Bavière, au plus fort de la saison de voile, reçut le 5 août 1908 un télégramme de l’attaché naval de l’ambassade impériale à Londres : « De Cowes : après une lutte acharnée, le Prix de l’Empereur a été remporté avec brio. Mes sincères félicitations. » Lors d’une régate de 35 milles marins, le « Germania » s’était montré plus rapide que cinq yachts anglo-saxons et avait remporté la victoire, même en tenant compte des compensations pouvant aller jusqu’à 40 minutes, selon le temps calculé. Avec une vitesse moyenne de 13,1 nœuds, il battit le record de Cowes établi en 1902 par le « Meteor III ».

C'est sans doute à ce moment-là que Wilhelm, le compagnon de navigation de Krupp – ou Willy, comme on l'appelait en Angleterre –, a compris que cette soirée à Borby était un heureux hasard. Son « Meteor IV », livré en 1909 par le chantier naval Germania de Kiel, formait avec le « Germania » un duo qui confirmait la suprématie allemande en mer grâce à ses performances sportives. Quelques années plus tard à peine, le jeu tourna au drame. Les voiliers de course firent place à des croiseurs de combat qui s’affrontaient désormais les uns contre les autres.

Fin l'ère impériale des courses

Sa Majesté recrutait ses skippers parmi le personnel de la Marine impériale. Le premier d’entre eux fut Alfred Begas, surnommé « Oncle Alo », qui devint plus tard vice-amiral et président du Yacht-Club impérial. Il lui arrivait parfois de faire accoster ce yacht de 266 tonnes, dépourvu de moteur, sous grand-voile, tel un dériveur, à l'aide d'une amarre, contre la bouée d'ancrage dans la baie intérieure de Kiel.

Mais s’il y a bien un homme dont le nom restera à jamais associé à ces deux goélettes de course exceptionnelles, c’est Max Oertz, né en 1871 au bord de la mer Baltique, qui a grandi à Berlin et exerçait son activité à Hambourg. Avec ses goélettes de course « Germania » et « Meteor IV », il s'est hissé au rang des meilleurs constructeurs internationaux, aux côtés de ses homologues anglais, écossais et américains.

L'empereur Guillaume confia à son ami Oertz la construction du cinquième « Meteor V », encore un peu plus grand, d'une longueur de 47,60 mètres et d'une surface au vent de 1 410 mètres carrés. Ce devait être le dernier yacht de Sa Majesté. Fin juin 1914, le yacht prit la mer pour se rendre à la semaine de voile de Cowes. En raison du mauvais temps, il n’y parvint jamais. L’époque fastueuse des goélettes de course impériales prit fin un mois plus tard avec le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Après cela, il n’y eut plus d’empereur.

L'héritage des Krupp sous Voile

Les Krupp ont toutefois tenu plus longtemps. Le dernier d’entre eux est décédé en juillet 1967. Après une sortie en voilier sur la mer Baltique, il s’était effondré à bord de son « Germania VI » ; il ne lui restait plus que quelques jours à vivre. Alfried Krupp avait pris à temps la décision que le « Germania VI », qui avait été construit de manière très innovante en aluminium selon la technique de soudage Krupp, soit transféré après sa mort à une fondation et reste ainsi au service de la voile.

Lors de son lancement en 1963, le « Germania VI » , avec ses 22 mètres de long et ses 220 mètres carrés de voilure au vent, l’un des voiliers de course hauturiers les plus grands et les plus rapides au monde, sans pour autant atteindre, loin s’en faut, la longueur de la grande vergue du premier « Germania » à avoir porté ce nom. Grâce à sa fondation, il parcourt encore aujourd’hui 15 000 milles par an au départ de son port d’attache de Kiel, avec à son bord des centaines de marins. En revanche, la tradition consistant à faire naviguer un yacht d’État sous le nom de « Meteor » a disparu au fil de l’histoire. Avec la fin de l’Empire, tous les yachts de Sa Majesté ont sombré dans les méandres de l’histoire.

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