La situation est à désespérer - et pourtant il ne le fait pas : depuis plusieurs jours, le leader Armel Le Cléac'h "Hugo Boss" semble prendre des milles à volonté. Ce matin, il y en avait déjà 382 en tout et pour tout, mais Alex Thomson reste positif. "Je ne peux rien changer à la situation, je navigue le bateau aussi vite que possible, alors ça ne sert à rien de s'énerver". Avec le sourire qu'il adresse à la caméra, il est effectivement convaincant. Même s'il admet encore que le Southern Ocean est un monde d'un gris éternel : "Not a fifty shades of grey, more a hundred !"
Le monde de la voile découvre un Alex Thomson étonnamment transformé. Peut-être est-ce dû au psychologue avec lequel le Britannique travaille, qui l'a particulièrement conseillé après le traumatisme de l'abandon de son "Hugo Boss", démâté et à moitié rempli, en 2015. Il a fait "quelques cauchemars" après cela, a-t-il raconté à YACHT cet été. Grâce au coaching, les choses se sont améliorées, il a beaucoup parlé avec son entraîneur personnel, y compris des heures sombres d'une régate en solitaire autour du monde. Son visage fatigué et tendu pendant les vidéos de la tempête au sud de la Nouvelle-Zélande a montré ce qu'elles pouvaient être. Mais peut-être qu'avec l'expérience de quatre campagnes du Vendée Globe, de deux Barcelona World Races et de dizaines de transats, Thomson a tout simplement mûri. Au fil des ans, il a essuyé tellement de revers qu'il a l'air d'un homme debout. Désormais marié et père de deux enfants, il rayonne sur cette Vendée d'un calme et d'une sérénité qui ont fait de lui un chasseur de Français reconnu de tous. Comme l'a si bien dit il y a quelques jours le navigateur professionnel néo-zélandais Mike Sanderson, vainqueur de la Volvo Ocean Race, lors d'une interview avec Thomson par téléphone : "Nous, les Kiwis, t'avons adopté. Ta belle performance et la manière positive dont tu racontes ton bord ont fait de la Vendée un énorme sujet de discussion ici". Il n'y a rien à ajouter à cela.
Ainsi, Thomson raconte ses rêves depuis le bord : "C'est bizarre : depuis quelques jours, je rêve que je ne suis pas seul sur le bateau ! C'est un peu bizarre quand l'une des alarmes programmées se déclenche, par exemple parce que le vent s'est levé, et que je me réveille en pensant : "Oh, reste couché, XY va s'en occuper" ! La plupart du temps, Mister X est son frère ou son copain de voile Josh. Ce n'est qu'au bout d'un moment que je me dis : "Oh non, tu dois sortir toi-même". C'est ainsi que se passe la solitude après 40 jours de Vendée Globe.
Ce que Thomson a encore dit aujourd'hui dans la vidéo, c'est que la situation est confuse pour lui : "Les modèles météorologiques changent constamment. Tantôt ils prédisent à Armel, sur sa route vers le sud, qu'il sera au Cap Horn deux jours et demi avant moi, tantôt douze heures plus tard. Tout est en mouvement !" Entre-temps, il commence toutefois déjà à regarder derrière lui, ce qui n'a pratiquement plus été nécessaire depuis le milieu de l'océan Indien. "Le programme météo a aussi déjà dit qu'ils (les poursuivants) se rapprochaient à un jour près", explique le Britannique.
En effet, les poursuivants Paul Meilhat avec son "SMA" et Jérémie Beyou avec "Maitre Coq" gagnent beaucoup de terrain en fonçant sur la dépression orageuse qui se dissipe lentement et qui a causé tant de problèmes au peloton avant l'Australie. Il ne leur reste plus que 850 milles nautiques à parcourir, soit à peine deux jours. Et tous deux devraient trouver de bonnes conditions dans les jours à venir, puisqu'une nouvelle dépression approche. Alex Thomson pourrait donc se retrouver prochainement dans la position inattendue de devoir défendre sa deuxième place plutôt que de se battre pour le leadership. En effet, Armel Le Cléac'h navigue actuellement bien plus au sud, dans un meilleur vent et avec son foil, tandis que Thomson navigue sans. Thomson s'attend à ce qu'ils passent le Cap Horn à Noël ou le premier jour des fêtes.
Le groupe de trois composé de Yann Eliès, Jean Le Cam et Jean-Pierre Dick, qui occupe la cinquième à la septième place, est également très animé. Alors qu'avant-hier, Dick et son "St. Michel-Virbac" semblaient perdre pas mal de milles sur Yann Eliès, jusqu'ici cinquième, en raison du détour par le détroit de Bass, il revient depuis deux jours avec une vitesse nettement plus élevée depuis le nord. Dick navigue sur l'un des foilers les plus modernes, Eliès est sur l'un des meilleurs non foilers avec le vieux "Safran" de Marc Guillemot. Jean Le Cam, jusqu'ici troisième rieur, était revenu à 30 milles à cause de la tempête qui a forcé Eliès à virer de bord, mais maintenant les bateaux plus récents et plus rapides lui reprennent des milles. L'homme de 57 ans navigue sur un bateau vieux de dix ans, le "Foncia", avec lequel Michel Desjoyeaux a remporté son premier Vendée Globe. Reste à savoir si Jean-Pierre Dick parviendra enfin à se hisser à la 5e place tant attendue. Jusqu'à présent, le Français n'a pas vraiment convaincu avec la vitesse de son foiler.
Dans le peloton derrière, les groupes autrefois importants se sont aussi quelque peu effilochés. Thomas Ruyant, suite à sa panne de ballasts il y a environ une semaine, a perdu le contact avec Jean Le Cam, qui le précède maintenant de près de 600 milles. Près de 700 milles derrière, Louis Burton avec "Bureau Valle" réalise une course vraiment impeccable pour son deuxième Vendée. Le jeune homme de 31 ans maîtrise parfaitement son bateau, le vieux "Delta Dore" de Jérémie Beyou, sur lequel il navigue depuis plus de six ans, et n'a jusqu'à présent pas rencontré de problème majeur comme l'ont fait tant de skippers derrière lui. Derrière lui, le groupe des "finishers", qui ont abordé la course comme une aventure et pour qui l'arrivée est avant tout un rêve, commence à se former.

Rédacteur Voyage