Gitta Beimfohr
· 21.08.2026
18 ans dans le même bateau. Rien que cela, c’est un exploit que personne ne pourra égaler de sitôt : l’équipe de Düsseldorf sur 505. Jan-Philipp Hofmann et Felix Brockerhoff ont grandi ensemble et étaient déjà amis à l’époque de l’Opti. Puis les études, le travail, les enfants. Autant de facteurs qui garantissent qu’une équipe finisse par se séparer faute de temps et que la voile passe au second plan. Pourtant, pour ces deux nouveaux champions du monde, la voile, et plus particulièrement leur passion pour le 505, reste une constante dans leur vie. Est-ce là le secret qui leur a permis de remporter ce titre ? Ou était-ce plutôt les avertissements de leurs mères ? Nous avons félicité Felix chez lui et l’avons interrogé ; Jan-Philipp était en ligne par téléphone.
Félix : En fait, rien de particulier. Nous n'étions pas mieux préparés qu'en 2024 et nous n'avons rien révolutionné au niveau du bateau. Mais cette fois-ci, nous n'avons pratiquement commis aucune erreur pendant cinq jours. C'était peut-être parce que nous avions préalablement analysé chaque course dans les moindres détails et que nous avons ensuite appliqué notre stratégie à la lettre.
Jan-Philipp : Nous avons toujours donné le meilleur de nous-mêmes. Mais cette année, nous étions encore un peu plus concentrés et nous avons commis moins d'erreurs, je dirais.
Félix : Je crois qu’on n’est encore jamais restés assis côte à côte en silence aussi longtemps pendant le trajet du retour. Et pourtant, on passe beaucoup de temps assis l’un à côté de l’autre : dans le bateau, en voiture ou au bar. D’habitude, on a toujours quelque chose à se raconter. Mais là, on avait tous les deux besoin de digérer tout ça. Je ne me souviens plus qui a commencé à parler en premier, mais à défaut de preuve, c'était sûrement moi (rires). Ensuite, nous avons analysé la régate et une chose était claire : ça ne doit plus nous arriver.
J-P : Ça a été vraiment difficile : nous avions notre destin entre nos mains, nous étions à un moment donné la meilleure équipe, et finalement, nous rentrons à la maison avec la médaille d’argent, de justesse. Cela dit, la régate était prévue sur cinq jours et, en raison des conditions météo, nous n’avons navigué que deux jours. Avec le recul, nous aurions dû naviguer de manière plus audacieuse ; grâce à notre expérience, nous aurions alors pu arracher ces quelques points. C'est ce qui m'a particulièrement agacé.
Félix (rit) : Non. On aimerait bien naviguer davantage ensemble, mais la vie de tous les jours ne nous en laisse pas toujours le temps. Je suis devenu papa au printemps, et Jan-Philipp va avoir son deuxième enfant la semaine prochaine. On a tous les deux des boulots qui nous prennent beaucoup de temps. Je dirais qu’en dehors des régates, on arrive à passer environ 20 jours par an à naviguer ensemble.
J-P : Ça fait tellement longtemps qu’on est dans le même bateau qu’on se comprend les yeux fermés ; chaque geste s’enchaîne parfaitement. Là où d’autres s’entraînent encore à bien se coordonner, nous, on a « juste » besoin de nous en souvenir. Le matériel joue également un rôle important. Nous travaillons selon le principe « keep it simple » et utilisons depuis toujours les mêmes voiles. Nous réfléchissons longuement aux modifications avant de les mettre en œuvre, mais finissons généralement par y renoncer.
Felix : L'amitié. Dès l'âge de six ans, on s'affrontait à armes égales sur un Optimist et on ne se faisait aucun cadeau. Bien sûr, moi aussi, je voulais rester barreur. Mais ensuite, avec mes 1,95 mètre, je suis tout simplement devenu trop grand et trop lourd. Lorsque nous avons finalement fait équipe en 2008 sur un 420, les rôles étaient clairement répartis : Jan-Philipp à la barre, moi au trapèze. Je me souviens encore que nos mères nous disaient à l’époque : « Mais cela ne doit jamais nuire à votre amitié ! »
J-P : Ouais, il y a eu des moments où on a eu des discussions animées. Mais ce sont des différends liés à la voile, parce qu’on a tous les deux une grande ambition sportive. Une fois à terre, tout rentre dans l’ordre.
Félix : Je dirais que le secret, c'est que non seulement nous nous connaissons bien et depuis longtemps, mais aussi que nous nous complétons parfaitement : Jan-Philipp est plutôt du genre posé, tandis que je suis plutôt du genre émotionnel.
Félix : C'est un secret d'entreprise. Les disputes commencent et finissent sur l'eau. Il a fallu qu'on apprenne ça quand on était ados, mais maintenant, on maîtrise bien la situation.
Felix : Nous avons connu quelques saisons intenses en 420 et en 470. Mais il est vite apparu clairement qu’avec mon poids, nous n’avions aucune chance d’aller aux Jeux olympiques. Jan-Philipp a ensuite continué à naviguer en 470 avec d’autres coéquipiers. Mais en parallèle, nous avons découvert notre passion pour le 505. Je suis fasciné par la vitesse et l’agilité de ce bateau.
Jan-Philipp : Avant tout, le 505 est un bateau sur lequel tu peux enfin régler tout ce que tu aimerais pouvoir ajuster pendant la course avec le 470. Et en plus, le 505 est nettement plus rapide ! Avec sa coque en carbone et sa surface de voile plus importante, il développe nettement plus de poussée, et la répartition du poids nécessaire à cela convient tout simplement mieux à l'homme d'Europe centrale.
Félix : Imagine un vent de plus de 25 nœuds. Tu navigues au vent arrière avec le spinnaker. Je suis tout à l'arrière. J-P est à la barre. Le poids est déplacé vers le dernier tiers du bateau. La proue sort de l'eau jusqu'à la dérive. Je hurle alors toujours : « Tu maîtrises toujours la situation ? » Si je n’obtiens aucune réponse, ou pas de « Oui, tout va bien » clair et net, je sais alors que nous sommes exactement là où nous voulons être. C’est vraiment une course folle, ce sentiment d’être presque hors de contrôle, toujours à deux doigts de se faire démembrer. Mais c’est précisément là que le bateau navigue de manière optimale. C’est ce qui fait toute la particularité du 505.
Félix : En fait, on le savait déjà quand, au bout du troisième jour, on a consulté les prévisions météo pour les jours suivants. On était déjà en tête et le vent annoncé devait plutôt jouer en notre faveur.
J-P : Je n'y ai cru que le dernier jour, sur l'eau. Quand j'ai vu le vent, j'ai su qu'il ne nous restait plus qu'à réussir deux courses sur les quatre.
Félix : Je n'ai même pas regardé la liste. On voulait simplement donner le meilleur de nous-mêmes à chaque course. On garde un œil sur les adversaires dont il faut se méfier, là, sur l'eau.
Félix : Je dirais que c'était encore dans la course. Nous avons remporté la dernière manche avec une avance confortable. C’est là qu’est sortie cette phrase au dernier bouée au vent : « Le poisson est nettoyé ! » Une phrase que nous avons empruntée à Ralf Schumacher et que nous gardons généralement pour la fin, juste avant la ligne d’arrivée.
J-P : Mais après la course, on s'est tapé dans la main et on s'est tombés dans les bras. Après toutes ces années passées à courir après un titre international, ça a été un véritable soulagement.
Felix : La flotte est importante et nous fournissons généralement le plus grand nombre de participants. Même si nous constatons une croissance du nombre de participants dans d’autres pays, comme la Pologne et la Suède, la flotte allemande s’est stabilisée au cours des cinq dernières années. En effet, nous parvenons à susciter l’intérêt d’un nombre croissant de jeunes équipes pour notre catégorie. En ce qui concerne le niveau, nous constatons que les Anglais, mais surtout les Américains, accumulent nettement plus de jours de navigation que nous. À l'échelle internationale, je dirais que notre flotte occupe la troisième place, derrière les États-Unis et la Grande-Bretagne.
Félix : La réponse est simple : naviguer davantage, et surtout ensemble. Les équipes qui ont récemment fait un bond en avant, y compris en Allemagne, sont précisément celles qui accumulent beaucoup de jours en mer. Au niveau international, nous affrontons des professionnels de la voile ou d’anciens professionnels. Ce n’est pas avec de la théorie qu’on rattrape ce retard.
J-P : Au DYC, nous disposons d'une équipe très active au sein de la Ligue fédérale de voile. Cela nous permet de faire en sorte que la plupart de ces navigateurs participent également à des régates de classe ou à d'autres projets nautiques, et de maintenir un seuil d'accès relativement bas pour les 505. En groupe, la logistique et les déplacements vers les régates sont également beaucoup plus faciles à organiser et moins coûteux. Mais surtout, les soirées sont ainsi bien plus sympas.
Félix : À la maison, tout le monde était bien sûr aux anges. Les félicitations et les coups de fil ont afflué. La grande fête aura lieu en novembre. Traditionnellement, nous nous retrouvons chaque année à cette occasion pour une fête entre familles, et cette fois-ci, nous avons une bonne raison supplémentaire de trinquer. Sans nos familles, la voile n’aurait jamais été possible pour nous en tant que sport. Elles en font partie intégrante.
J-P : Le club nous a également réservé un accueil formidable avec un hommage juste après la Coupe du monde. Tout le monde était là : ceux qui nous ont soutenus quand nous étions jeunes, nos parents, nos familles et tous les membres du club. Cela a été une très belle conclusion à ces festivités.
La voile de régate : stratégie et tactique présente les principes fondamentaux et les aspects pratiques liés à la préparation, à la stratégie, à la tactique, à la course et à l'analyse qui s'ensuit. Le titre fait écho aux déclarations des champions du monde concernant une préparation rigoureuse, des procédures claires et l'évaluation des courses passées.
Gagner des régates sur des dériveurs et des voiliers : technique, tactique, réglage des voiles aborde les interactions entre le matériel, le réglage des voiles, le vent, la tactique et la psychologie. Cet ouvrage complète ainsi l'interview en présentant les principes techniques et tactiques qui se combinent dans la classe 505 à grande vitesse.
De combien de temps passé ensemble sur l'eau une équipe a-t-elle réellement besoin pour devenir championne du monde ? Donnez votre avis.