Andreas Lindlahr
· 21.06.2026
La vue depuis la jetée vers la poupe inspire le respect. Le navire mesure près de 7 mètres de large et 26 mètres de long. Plus de 60 tonnes d’aluminium tirent sur les grosses amarres. Avec ses 36 mètres de haut, son mât ferait même passer un IMOCA pour un petit bateau à côté de lui. L'équipe Malizia de Boris Herrmann navigue depuis le début avec le logo « Climate Action Now » en guise d'emblème sur sa voile. Aujourd'hui, l'écurie franchit toutefois une étape vraiment décisive en faveur de la protection des océans. Pour promouvoir cette initiative, Le premier jour de la « Kieler Woche », l'équipe a accueilli à bord le président fédéral Frank-Walter Steinmeier et le ministre-président du Schleswig-Holstein, Daniel Günther.
Quiconque a déjà rencontré Boris Herrmann en personne sait que la protection des océans et de l’environnement lui tient particulièrement à cœur. Ce Hambourgeois déclare : « Ce navire de recherche s'inscrit dans la continuité logique de la mission de notre équipe. Il nous permet d'élargir notre champ d'action, d'explorer de nouvelles régions, de collaborer avec des scientifiques et de faire passer le message urgent concernant l'état des océans et le changement climatique. »
Pour le bien de l’environnement et de la science, il pourra d’ailleurs à l’avenir naviguer un peu plus lentement. Cet imposant navire a été livré au printemps 2025 à Lorient, en Bretagne, transformant ainsi un rêve en réalité. Ce nouveau navire, un Garcia 85, a été mis à l’eau en 2005 sous le nom de « Beniguet » avant d’effectuer des croisières de luxe à travers le monde sous le nom de « Fani ». Derrière ce projet se trouvent également Pierre Casiraghi, cofondateur de Team Malizia, et son oncle, le prince Albert II de Monaco. Depuis des années, ils s’engagent non seulement en faveur de la voile, mais aussi avec passion pour la protection des océans. Leur engagement donne un élan supplémentaire au projet et lui confère un rayonnement qui dépasse le monde de la voile et de la science.
Malgré sa taille impressionnante, le Garcia 85 surprend par ses qualités de navigation très agréables. Dans le port de départ, Almería, la quille relevable de 19 tonnes est encore en place. À peine le skipper Jonathan a-t-il donné l’ordre de larguer les amarres que Calum, membre de l’équipage, démarre déjà le générateur : le système a besoin d’énergie, car peu après la sortie du port, la quille est abaissée hydrauliquement. Dans un grondement sourd, l’énorme contrepoids de 19 tonnes se met en place. Peu après, l’un des puissants enrouleurs de voiles d’avant se met à vrombir, et l’immense J1 se déploie d’une simple pression sur un bouton. Poussé par la brise fraîche du nord-est, le navire de 26 mètres de long accélère pour atteindre une vitesse agréable de neuf à dix nœuds. La grand-voile reste dans un premier temps sur la bôme ; il ne s’agit pas ici de battre des records, mais d’atteindre une vitesse moyenne rapide et confortable. Le pilote automatique tire parti du système stable à double safran, avec ses puissants et solides tubes en aluminium ; il maintient le cap et le bateau tangue doucement sur les longues vagues de la Méditerranée occidentale.
La grande drisse passe sous le pont via un tambour à commande électrique, une solution technique destinée avant tout à faciliter la manipulation d’une drisse de 80 mètres. Avant chaque manœuvre, il faut démarrer l’un des générateurs et enclencher l’embrayage magnétique afin de disposer d’une énergie suffisante. Ensuite, tout se fait d’une simple pression sur un bouton.
En entrant dans l’Atlantique, le vent forcit, les vagues grossissent et le bateau atteint, sous les voiles J1 et J2, des vitesses supérieures à douze nœuds. Malgré sa taille, le « Malizia Explorer » réagit au vent et aux vagues comme n’importe quel autre voilier. Sur les caps au vent, il commence à lofer, et l'équipage qui n'est pas de quart doit bien s'attacher pour ne pas rouler hors de sa couchette. Mais on trouve toujours une petite place dans l'une des 14 couchettes réparties dans cinq cabines.
Un nom presque identique, mais des bateaux très différents. En tant que « grande sœur » du (presque) bateau de course, l’Explorer établit des références d’un tout autre ordre : 60 tonnes d’aluminium résistant à la glace pour une longueur de 85,3 pieds, une quille relevable de 19 tonnes à la place des foils, ainsi qu’un mât en fibre de carbone de 36 mètres de haut. Conçu pour l'autonomie, la robustesse et les longues expéditions de recherche à grande vitesse dans des régions reculées.
Ceux qui sont habitués aux yachts de taille normale doivent changer leur façon de voir les choses. À bord du « Malizia Explorer », tout est plus grand, plus lourd, plus haut, plus imposant. Son imposant mât en fibre de carbone de 36 mètres a été récupéré par le « TAG Heuer », un goélette de 45 mètres conçu en 1992 pour Titouan Lamazou afin de battre des records lors du Trophée Jules Verne, mais qui n’a pas pu naviguer loin en raison de défauts structurels.
À bord, on ne retrouve que rarement l’agitation qui règne sur un Imoca, car les manœuvres prennent ici plus de temps que sur les yachts classiques. Ce qui caractérise particulièrement un yacht Explorer, c’est sa capacité à être totalement autonome, aussi bien sous les tropiques que dans les glaces. De grands réservoirs d’eau douce et de carburant, un puissant système de dessalement d’eau de mer ainsi que deux générateurs électriques assurent l’alimentation des instruments scientifiques, des ordinateurs et des systèmes hydrauliques du navire. La climatisation et le chauffage garantissent une température stable dans toutes les zones. Il faut subvenir aux besoins de jusqu’à 14 personnes à bord : pour cela, plusieurs congélateurs, réfrigérateurs, une cuisinière, un micro-ondes, un lave-vaisselle et, bien sûr, une machine à café sont à disposition. Il n’y a pas de luxe, mais bien le confort nécessaire pour offrir à l’équipage et aux chercheurs un environnement de travail fonctionnel.
Les premiers voyages ont longé la côte marocaine, avec une brève escale à Lanzarote, puis ont continué vers le sud, le long des côtes de l'Afrique de l'Ouest, du Sahara occidental et de la Mauritanie. Les nuits scintillent, claires et argentées, à la lueur de la pleine lune. Des poissons volants jaillissent soudain de l’eau comme des flèches. La mer ressemble à une scène tirée d’un autre monde. Seuls quelques feux de position de navires marchands ou de bateaux de pêche apparaissent encore sporadiquement à l’horizon. Sans cesse, des dauphins, de toutes tailles, couleurs et humeurs, accompagnent jour après jour la « Malizia », comme s’ils faisaient partie de la commission officielle d’accueil de l’océan.
On verra plus tard à quel point la mer regorge de vie, lorsque, à Dakar, des chercheurs sénégalais monteront à bord et prélèveront régulièrement des échantillons d’eau riches en plancton dans les eaux au large de la côte à l’aide d’une sorte de filet à papillons maritime, avant de les répertorier. Dès l’instant où le plancton, à peine perceptible à l’œil nu, est aspiré à travers les fins tubes d’un instrument de mesure discret, puis passe devant un système optique qui rend visible le moindre scintillement dans l’eau, un spectacle silencieux commence à se dérouler sur l’écran. De minuscules organismes, qui faisaient encore partie d’un monde invisible, apparaissent alors : des organismes unicellulaires, des végétaux, et d’autres créatures à mi-chemin entre les deux. Certains rappellent vaguement des crevettes, mais de la taille d’une virgule. Et tout cela provient d’un seul prélèvement de trois minutes. Une gorgée éphémère d’océan, dans laquelle s’agite déjà toute une encyclopédie de la vie.
L'équipage du « Malizia Explorer » se compose de deux à trois professionnels salariés, dont le skipper Jonathan. Jonathan a passé sa vie sur les mers du monde entier : ses parents français l’emmenaient déjà en longs voyages lorsqu’il était enfant. À la trentaine, il a déjà parcouru la moitié du globe, il connaît plus de ports que de noms de rues, parle couramment l’anglais en plus de sa langue maternelle et est un marin hors pair.
Le reste de l'équipage est tout aussi impressionnant : âge moyen d'environ 28 ans, plusieurs milliers de milles marins à leur actif, multilingues, calmes, attentionnés et très compétents, presque tous sont titulaires d'un brevet d'instructeur de plongée et possèdent une solide formation nautique. C'est presque devenu la marque de fabrique de Boris que de toujours s'entourer de personnes exceptionnellement sympathiques et compétentes.
Des équipes de chercheurs internationales sont régulièrement accueillies à bord, où elles bénéficient de conditions de vie et de travail agréables. L’équipage du « Malizia Explorer » veille à proposer une cuisine de qualité et variée. Les cabines – pouvant accueillir chacune trois à quatre personnes – sont équipées de toilettes et de douches individuelles. Le salon spacieux situé au milieu du navire offre suffisamment d’espace pour ouvrir ses ordinateurs portables, travailler ensemble, organiser des discussions ou commenter les résultats de recherche et les images sur écran. Une partie des chercheurs ayant participé aux expéditions précédentes n’avait aucune expérience en mer avant l’expédition. C’est surtout lors des premières sorties que la houle et les mouvements inhabituels se faisaient sentir. Pour certains, le mal de mer faisait partie du quotidien. Mais avec le temps, une routine s’est installée, et l’ambiance à bord est restée concentrée et positive. Le plaisir de la recherche l’emporte sur les désagréments physiques.
L'annexe permet d'effectuer des excursions vers certaines portions de côte, de réaliser des plongées ou de prélever des échantillons. La version Explorer est plus qu'un simple voilier, c'est une station de recherche mobile. Elle dispose de ses propres instruments, comme l'OceanPack qui fonctionne en permanence à l'avant du bateau. Ayant fait ses preuves lors du Vendée Globe, ce système fait fonctionner une pompe à eau de mer 24 heures sur 24, analyse les paramètres physiques et chimiques et transmet automatiquement les résultats aux instituts de recherche participants dès que le voilier quitte le port. Grâce à d’autres systèmes de mesure en mer, tels que le Planktoscope ou la rosette CTD, et à un espace suffisant pour accueillir des scientifiques, l’« Explorer » offre des conditions idéales pour la recherche en mer. Qu’il s’agisse de balises Argo (bouées de mesure dérivantes) ou d’échantillons d’eau, la collecte de données à bord permet d’acquérir des connaissances.
Les résultats recueillis sont intégrés dans des bases de données internationales en libre accès telles que SOCAT et contribuent ainsi directement à la compréhension globale des océans et du climat. Le spacieux garage arrière constitue un lieu de travail idéal pour y mettre à l'eau des sondes ou récupérer du matériel. Un compresseur pour remplir les bouteilles de plongée est également présent à bord, tout comme une capacité de stockage suffisante pour les ordinateurs, une puissance de calcul adéquate et l’infrastructure nécessaire pour transformer ce voilier en un véritable laboratoire de recherche flottant.